Sandra Wanduragala, tisseuse d’humanité au Sri Lanka

Sandra Wanduragala, fondatrice de Selyn (Sri Lanka)Sandra Wanduragala, fondatrice de Selyn (Sri Lanka) - Crédit Photo : Emmanuelle Gunaratne

Fondatrice de la marque Selyn, société de tissage artisanal labellisée “commerce équitable”, Sandra Wanduragala reste une personnalité très discrète de la société sri lankaise. Grande humaniste, elle a fait de l’éthique le coeur de sa vie, à l’image des tissus et vêtements aux couleurs chatoyantes qu’elle fabrique.

Depuis la conception de la société en 1991, Sandra a parcouru un long chemin, employant désormais plus d’un millier de personnes dans la ville de Kurunegala, située à deux heures de route de Colombo. Parallèlement, elle a aussi créé une école privée internationale dans cette même ville, Royal International School, qui compte aujourd’hui environ 2500 élèves, en primaire et secondaire. 

Sandra a cordialement accepté de nous rencontrer. Lumineuse dans son sari bleu roi et turquoise, elle nous reçoit autour d’un jus de fruits frais, dans un petit café près de la boutique Selyn, sur Fife Road à Colombo 5. La discussion est immédiatement animée, vivante et passionnante. Sandra est une personne vraie, humble et bouleversante de sincérité.

 

Il est rare de rencontrer une femme d’affaires complètement altruiste… Deux termes antinomiques? 

« J’avais en moi le désir de faire quelque chose d’utile à la société. » Ce comportement altruiste, Sandra le tient de l’enfance. Aînée de six enfants, elle hérite très tôt d’un sens aigu des responsabilités, quand, faisant face à des difficultés familiales multiples, elle prend en charge en grande partie l’éducation de ses frères et soeurs. Elle retire de cette expérience un sens profond du devoir et de la responsabilité envers autrui, la capacité à prendre des décisions et des risques. Avec une conscience morale à fleur de peau, elle sent que sa vie ne prendra de sens que si elle peut avoir un impact positif sur sa communauté.

Quel a été le déclic pour, en 1991, vous lancer dans le projet Selyn? 

“Vous avez des portes qui parfois s’ouvrent et alors, il faut avoir la capacité à reconnaître et apprécier les opportunités.” Pour Sandra, cette porte lui fut ouverte par un couple de Néerlandais, en poste à Colombo comme consultants dans le domaine du tissage artisanal. En contact via son mari, qui lui-même était exportateur de produits tissés artisanalement, ils lui ont un jour suggéré de se lancer elle-même dans un atelier de production, puis lui ont donné une formation. C’est ainsi que tout a commencé.

Après avoir investi ses propres deniers pour le démarrage de l’activité, Sandra s’est toujours assurée de reverser les bénéfices dans les projets communautaires, l’école ou dans les projets d’extension de Selyn et n’a elle-même touché de salaire qu’après 16 ans d’exercice! C’est dire si l’éthique demeurait au coeur-même du projet…

Sandra voit cette mission comme une chance extraordinaire. “Je me sens extrêmement chanceuse de m’épanouir autant dans ma vie mais je crois aussi que c’était ma destinée et que j’ai juste su écouter ma voie”.

Au plus proche de la communauté de Kurunegala, Sandra a adapté ses méthodes de gestion aux nécessités locales. Par exemple, plus de la moitié des employés travaillent au moins partiellement de chez eux. La garde de leur fille* ou petits-enfants ou la participation à la vie agricole dans les rizières font partie des préoccupations quotidiennes dans les régions rurales et il est important de permettre aux femmes de continuer à mener leurs responsabilités familiales.

Dirigeante de l’entreprise Selyn qui grossit au fil des ans, impliquée personnellement dans l’établissement scolaire qui attire chaque année plus d’élèves, vous êtes aussi mariée, mère de deux enfants et également avocate! D’où vient cette volonté de continuer à tout mener de front?

“Cette activité professionnelle  juridique était indispensable pour garder mon indépendance financière. C’est pour moi un point essentiel. Elle m’a permis au départ de constituer les fonds nécessaires pour la fondation de Selyn. Elle m’a aussi permis de surmonter des phases difficiles pour ma famille. En Asie, ce sont sur nous, les femmes, que les responsabilités finalement retombent pendant les phases difficiles.” 

Après ses études de droit, pour lesquelles elle a dû affronter beaucoup d’opposition et d’incompréhension de la part de sa famille, Sandra n’a en effet jamais discontinué la pratique de son métier, ni avec l’arrivée des enfants, ni après la fondation de Selyn ou de l’école.

Cette force par le travail, cette persévérance dans l’effort, Sandra y est très attachée. Cela reste un principe clé de son entreprise et elle exige cette qualité de ses collaborateurs. “Le meilleur conseil que je puisse donner à mes collègues est la persévérance. Quoi qu’il arrive, n’abandonnez jamais, gardez le cap et vous parviendrez à vos fins”.

Sandra ébauche un large sourire. “oui, nous faisons tous des sacrifices mais les récompenses sont énormes.”

Au Sri Lanka, ses efforts ont en effet été reconnus et salués officiellement au fil des années et à travers de nombreuses récompenses. La dernière en date vient du Asia Pacific Entrepreneurship Awards qui l’a reconnue comme “Best Women Entrepreneur 2014”.

Quelles ont été vos plus belles récompenses?

 “Les moments les plus gratifiants sont ceux où je ressens que mon action a un réel impact sur notre communauté rurale, quand les gens me remercient, quand les enfants de l’école accourent vers moi pleins de reconnaissance. Ce sont des moments très forts. Je suis très fière d’avoir accompli ce chemin en ayant démarré toute seule. Et pourtant je ne réalise pas vraiment le chemin parcouru. Je fixe la barre toujours plus haut. Il y a tellement à faire encore.”

Sandra mentionne aussi qu’elle est émotionnellement très impliquée dans la vie de l’école, touchée et triste quand il y a des problèmes disciplinaires et heureuse d’aider. Elle a pour ces enfants les mêmes aspirations que pour ses propres enfants.

Toujours entièrement engagée et impliquée dans chacun de ces projets, Sandra essaie cependant de se focaliser maintenant sur l’essentiel, l’école, la fondation… “Pour moi, il est essentiel de transmettre aux enfants éducation, morale, qualifications et leadership. Sans cette éducation en anglais, comment ces enfants de Kurunegala pourront-ils obtenir des qualifications reconnues?”

Afin de se consacrer à cette tâche, Sandra a réussi à passer le cap difficile d’accepter de déléguer son rôle à Selyn où elle intervient toujours mais plus ponctuellement, se reposant sur une bonne équipe opérationnelle. Il n’est cependant pas aisé de trouver du personnel qualifié sur Kurunegala, à 2h de route de Colombo. De même, pour l’école, Sandra se heurte à la difficulté de trouver le personnel enseignant approprié.

Un modèle, une personne qui vous a inspirée dans votre vie? 

“Initialement, non. Je pense que je me suis construite assez seule, envers et contre tout. Ensuite, j’ai été très inspirée par l’action de Mère Thérésa. Elle qui donnait tant pour les autres. Je me demandais ce que moi je faisais. La vie prend tellement de sens quand on la donne pour les autres.”

Sandra insiste cependant sur le fait qu’elle ne donne pas sans rien attendre. Sa mission reste  de protéger la communauté des tisserands de Kurunegala tout en faisant en sorte qu’ils gagnent en autonomie à travers leur travail.

Sandra garde aussi de son enfance l’apprentissage d’une vie simple et un détachement vis-à-vis du luxe. Pour preuve, elle montre ses bras sans bijoux (rare pour une femme sri lankaise!). Elle évoque encore les difficultés financières pendant ses études de droit, période durant laquelle l’achat de livres demeurait un souci majeur. “Cependant, jamais je n’ai ressenti d’amertume par rapport à ma situation, ou de jalousie vis-à-vis d’autres plus fortunés. Ces signes extérieurs m’importaient peu. »

Des regrets? 

“Pas vraiment. Peut-être d’avoir raté des opportunités pour avoir retardé certaines décisions mais même dans ces cas là, je me dis que ces choses ne devaient sans doute pas se faire.”

Des choses que vous voudriez changer?

“Je souhaiterais que les donateurs s’intéressent plus aux entrepreneurs privés et mènent leurs projets en collaboration avec nous. Cela permettrait d’inscrire leur action dans la durée. Ils ne travaillent souvent que sur des projets temporaires, ce qui aboutit à former des gens, leur donner du travail puis quand le financement s’arrête, les individus se retrouvent à nouveau délaissés, sans travail et sans espoir. Pire encore!”

Avis donc aux intéressés! Retrouvez les projets de Sandra Wanduragala, de Selyn et de son équipe en cliquant ici

Emmanuelle Gunaratne

Note : Photo de Sandra Wandurangala dans sa boutique à Colombo – Crédit photo Emmanuelle Gunaratne

* Plus encore que la garde du petit garçon, la garde des filles est source d’inquiétude au Sri Lanka et difficilement déléguée.

Sandra Wanduragala, fondatrice de Selyn (Sri Lanka)

Sandra Wanduragala, fondatrice de Selyn (Sri Lanka) – Crédit Photo : Emmanuelle Gunaratne

3 Commentaires

  1. Sandra Wanduragala, tisseuse d’humanité au Sri Lanka:
    « tisseuse d’humanité », magnifique reconnaissance de l’action de cette femme qui a le souci de créer du travail pour ses concitoyens et de faciliter la vie des employés en adaptant « ses méthodes de gestion aux nécessités locales ».

  2. Oui, c’est vrai qu’elle est sur tous les fronts… Exceptionnelle. Un nouvel atelier chez un de ses employés pour les femmes de ce village reculé, qui sera géré par l’employé, un nouveau magasin à Negombo avec chambres à louer pour les touristes, l’agrandissement de l’école internationale de Kurunegala…. Tout ça en réinvestissant ses propres deniers et les bénéfices du groupe. Et toujours le soucis d’améliorer la vie de ces femmes.

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