Vivement l’école!

NuturuNuturu se prélasse dans un bain de balles colorées. Crédit Photo : Emmanuelle Gunaratne

C’est une petite école pas comme les autres, dans une banlieue sud de Colombo (Sri Lanka), à Mount Lavinia. Elle compte maintenant 36 élèves, de 2 à 17 ans. Tous attachants, de milieux défavorisés, et enfants dits « avec des besoins spéciaux »*. Effectivement, ils vous prennent la main et ne vous lâchent plus. Des sourires attendrissants de Suba à la poigne serrée de Nuturu, vous sentez bien qu’ils trouvent là, dans cette petite école, tout ce dont ils ont besoin : au-delà de l’éducation adaptée, des cours d’orthophonie, de physiothérapie, on y délivre surtout une patience infinie et beaucoup d’amour, de compassion et d’engagement inconditionnel. Tout cela dans le but de faire émerger, chez chaque enfant, les compétences exceptionnelles qu’il recèle. Afin qu’elles ne restent pas enfouies et gaspillées.

Demandez et vous obtiendrez… 

Les enfants en cours d'orthophonie - Crédit Photo : Emmanuelle Gunaratne

Les enfants en cours d’orthophonie – Crédit Photo : Emmanuelle Gunaratne

« Demandez et vous obtiendrez »… Telle pourrait être la devise de Lakshmi Karunajeewa, la fondatrice et directrice de cette école. Après plusieurs années passées dans des institutions spécialisées pour enfants représentant des retards mentaux ou physiques importants, Lakshmi a décidé de fonder sa propre école, en 2006, afin de pouvoir donner à ces enfants différents et particulièrement à ceux issus de familles déjà vulnérables et dans la pauvreté, une éducation adaptée.

Partie de rien, Lakshmi s’est battue. Complètement dépendante de la générosité d’autrui, elle a commencé l’école dans un garage, prêté par un temple, avec quelques jeux et tapis. Rapidement les élèves ont afflué. Un soulagement pour les parents qui trouvaient enfin une institution adaptée. Puis de bouche à oreille, au fil des ans, les donateurs se sont fidélisés, complètement rassurés par l’engagement, le sérieux et le caractère philanthropique de l’entreprise de Lakshmi.

Les Sri Lankais sont facilement généreux : pour l’anniversaire d’un enfant, à l’occasion de l’anniversaire du décès d’un proche, on organise des « dana » (දාන, en cinghalais, qui signifie aumônes) qui consistent à assister ponctuellement des personnes dans la nécessité, souvent des orphelinats. L’école de Lakshmi bénéficie très régulièrement de ces dons charitables ponctuels. Des repas pour les enfants, le personnel, des goûters pour accompagner le thé du matin: ces actes de bienveillance sont accueillis avec des sourires. Il m’est arrivé de passer à l’heure du déjeuner et de constater la détresse des repas pitoyables envoyés de la maison (parfois un simple morceau de pain pour le déjeuner). La maigreur de ces enfants. Leur retard de développement physique. Certains enfants cumulent décidément la malchance au départ de leur vie.

D’autres personnes donnent des jeux, des équipements pour le développement éducatif. Une association à l’étranger envoie régulièrement des fonds destinés à équiper l’école de matériel éducatif et à assurer les repas non couverts par les dons en nature. Quelques entreprises locales font participer les employés financièrement et humainement. Au moment de Noël, l’école reçoit beaucoup de visites, tant et si bien que, pour accommoder tout le monde, et surtout ne refuser aucune aide, l’école n’a fermé cette année qu’à la veille de Noël pour les vacances! Un joueur de cricket, star nationale, offre une partie du loyer. Bref, les contributions des uns et des autres ont suffi depuis 2006 à assurer la survie et maintenant le développement de l’école. Lakshmi a déménagé plusieurs fois pour accueillir plus d’élèves et l’école bénéficie maintenant de locaux spacieux et agréables. Depuis début 2014, Lakshmi a même entrepris d’assurer quotidiennement la prise en charge par l’école du déjeuner, nutritif et complet. Une cuisinière le prépare sur place. Les ingrédients sont achetés par l’école grâce aux dons. Lakshmi commente : ce système incite les parents à envoyer leurs enfants régulièrement à l’école. C’est aussi le but!

Et puis, c’est aussi grâce aux enseignants, parfois bénévoles, souvent employés à très faibles salaires, que l’école survie. Il y a Maduwantie, une jeune femme, toute souriante, qui a d’abord découvert l’école lorsqu’elle a inscrit son fils. Son fils est resté 4 ans, pendant qu’elle même recevait une formation et y enseignait. Après le décès de son enfant il y a 3 ans, elle y est restée. Un peu pour son fils, mentionne-t-elle. La plupart des enseignantes sont ainsi très expérimentées, toutes ont des qualités humaines exceptionnelles, de compréhension, douceur et patience.

Des cours adaptés à chacun, du sur-mesure d’amour

L'atelier pâte à modeler.

L’atelier pâte à modeler.

Le climat s’y prête ici. Certains ateliers peuvent être organisés dans la cour de l’école. Un petit groupe d’enfants autistes jouent ainsi autour d’une table, à la pâte à modeler.  Des enfants travaillent leur équilibre sur des troncs d’arbres, sautent à cloche-pied sur des briques. Dans les classes, on a séparé les élèves en trois groupes : selon l’âge ou la spécificité de leur handicap.

Jeux d'équilibre dans la cour.

Jeux d’équilibre dans la cour.

De nombreuses activités sont suivies individuellement : ainsi en va-t-il des sessions de physiothérapie ou du travail musculaire. Quelques équipements dans une salle spéciale sont utilisés lors des visites bi-hebdomadaires du physiothérapiste. Il en va de même pour la salle « sensorielle », tout juste installée. Des rideaux noirs pour maintenir une ambiance calme et sombre. Des lumières multicolores de guirlandes électriques au mur, pour focaliser l’attention de l’enfant, une piscine en plastique remplie de boules colorées, des rideaux de perles en bois pour sentir sur la peau, entendre ces tintements doux, des tapis au sol doux, rugueux, lisses, moelleux ou granuleux pour l’éveil des sens…. Un duo enfant-enseignante à la fois, pour bénéficier de chaque atelier tranquillement et complètement et sauvegarder le matériel coûteux. Lakshmi a aussi installé un petit jardin, des jeux d’eau, un bac à sable. Un vieux piano offert trône au centre de la pièce principale. La musique bien sûr, tout comme la danse et le dessin, sont des matières essentielles au développement des enfants.

Dans cet univers encourageant la créativité, les enfants progressent. La plupart ont complètement changé, deviennent plus calmes et plus autonomes pour les activités essentielles comme manger, s’habiller ou se laver. D’autres, comme Nuwanthaara, qui avaient pu, pendant quelques années, bénéficier d’une éducation standard, au sein d’une école gouvernementale, ont été redirigés vers cette école spéciale en raison de leur retard de développement. Grâce à l’attention spéciale qu’elle reçoit, Nuwanthaara peut maintenant lire, compter, communiquer. Les enfants qui progressent sont fiers d’eux-mêmes.

Restaurer la dignité chez ces enfants

La classe des petits. On y apprend principalement à s'exprimer.

La classe des petits. On y apprend principalement à s’exprimer.

Le plus frappant au sein de cette petite école est l’esprit de respect, de dignité et de compassion qui règne dans les relations humaines. Une évidence qui pourtant est couramment bafouée ailleurs. Les enfants handicapés souffrent bien souvent de l’inadaptation des structures sociales, de la stigmatisation de l’entourage, de l’isolement et parfois du rejet de leur proche. C’est une réalité commune au Sri Lanka.

Alors, quand on a la chance d’avoir près de chez soi, cette petite école pas comme les autres, gratuite, ouverte à tous les cas particuliers, qui prend en compte les besoins fondamentaux des enfants nécessiteux, qu’on soit parents, élèves ou simple observateur, on ne peut que se réjouir, encourager et s’écrier : « Vivement l’école »!

Emmanuelle Gunaratne

* La traduction anglaise « children with special needs » est communément utilisée ici.

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