Mais où sont les funérailles d’antan?

Bûcher Sri LankaBûcher Sri Lanka - Crédit Photo : E Gunaratne

Mais où sont les funérailles d’antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grands-pères
Qui suivaient la route en cahotant
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées
Ronds et prospères…”

Quand je pense à tes funérailles, c’est la chanson de Brassens qui se met à virevolter dans ma tête – surtout le refrain. Les funérailles d’antan. Parce que même au Sri Lanka, de belles funérailles comme les tiennes, je n’en avais jamais vues et je n’en reverrai sans doute pas de sitôt. Magnifiques, grandioses et émouvantes funérailles.

Tu avais eu tout le temps, tout le loisir, pendant cette sale période torturante de fin de vie – et le courage et l’envie – de tout organiser. Un dernier soubresaut de ta personnalité vibrante et ensoleillée. Il fallait que tes derniers moments soient orchestrés et majestueux et reflètent ta vie haute en couleurs. Les fours crématoires électriques du cimetière de Borella – bof. Trop propre et trop classique pour toi. En dix minutes, tout y est terminé. La foule est rassemblée devant cette façade grise et neutre, la famille et les très proches devant – face au mur. C’est tout juste si l’on regarde la petite fumée s’échapper de la cheminée. Ce mur, c’est encore plus triste. Comme un adieu volé.

Un bûcher en forme de stupa

Un bûcher en forme de stupa

Tu as donc préféré le cimetière du quartier près de la maison, à Beddegana. Moins bien entretenu, certes. Et moins « coté ». Cependant, ce petit côté sauvage a son charme. Pas de petits chemins perpendiculaires, ni de fleurs en plastique… Des mauvaises herbes. Quelques pierres tombales seulement çà et là. L’incinération est plus fréquente que les enterrements et quitte à récolter des cendres, autant ne pas les enterrer. Tu ne voulais pas d’une pierre tombale de toutes façons. Tu voulais partir poétiquement, aussi légère que le vent. Et que nous fassions voler tes cendres au-dessus des eaux du Kelani Ganga!

Une petite foule s’est réunie, vêtue de blanc, devant ton lieu d’envol. Voisins, amis, la famille, tes copines en grand nombre. C’était émouvant, ce grand bûcher préparé à l’ancienne. Immense, blanc, imposant. Une structure de bois recouverte de draps blancs. En forme de stupa. Tu nous avais demandé de suivre précisément le cérémonial imposé par la tradition. Tes deux petits-fils, la tête recouverte d’un tissu blanc, chacun muni d’une longue torche, après des rituels d’une marche symétrique de va-et-vient devant le bûcher, ont finalement mis feu à l’édifice en déposant les torches à l’intérieur, sur ton cercueil recouvert de bûches.

Le feu s'est tranquillement propagé vers le haut de l'édifice

Le feu s’est tranquillement propagé vers le haut de l’édifice

Le feu s’est tranquillement propagé vers le haut, très lentement. La foule observait l’édifice se décomposer, dans un son de crépitement. Des lambeaux de tissus s’échappaient de ce grand brasier. Les uns et les autres restaient sous le charme. Jusqu’à l’écroulement complet de l’édifice. Les flammes ont duré longtemps, bien longtemps après que la foule ne se disperse. Le soir, quand nous sommes repassés sur ces lieux après quelques heures, il y avait encore des braises rougeoyantes.

Embrasement du bûcher

Embrasement du bûcher

Nous nous sommes arrêté pour observer les braises. Comme dans la chanson, nous en avons profité pour payer un verre au fossoyeur. Pas parce que nous étions des « héritiers contents » (toujours selon la chanson…). Juste parce que – quand même – quelle vie d’être fossoyeur! D’assister à des milliers de funérailles dans sa vie. De nettoyer les cendres.

Il avait plu sur les cendres le lendemain matin. La journée était radieuse. Dans un petit pot en terre cuite libellé à ton nom, nous avons déposé quelques paquets de cendre encore humide, des bouts d’os. Puis, après une bonne heure de route pour trouver un coin tranquille le long du Kelani, nous avons cassé le pot au-dessus de la rivière et tes cendres s’y sont répandues.

Ricochets sur le Kelani Ganga

Ricochets sur le Kelani Ganga

Et longtemps encore, nous sommes restés les yeux rivés à suivre tes ricochets.

 

Emmanuelle Gunaratne

 

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